Fête de l’Huma 2025 - Débat Climat avec Valérie Masson-Delmotte

Partie 3 : Bouleversements états-uniens et place des femmes dans la science

PCF Paris-Saclay

Il y a affaiblissement aussi de l’autre côté de l’Atlantique. Avec la mise en place de la nouvelle administration par Trump, on assiste à des interdictions, des réductions drastiques, voire des arrêts des politiques américaines en faveur de l’environnement, des reculs également sanitaires, sociaux, humains. La politique américaine est en train de saborder la science, notamment les sciences de l’environnement et du climat. Est-ce que vous pourriez peut-être nous alerter, nous citer certaines des plus dangereuses ou emblématiques mesures de Trump et les conséquences qu’elles peuvent avoir, non seulement sur les américains, mais certainement sur nous, puisque l’affaire de la science du climat est une affaire partagée collégialement ?

VMD

Aux États-Unis, ce qui se met en place avait été pensé et prévu. C’est le projet d’une fondation, d’un think tank qui s’appelle la Heritage Foundation, bien connue pour ceux qui suivent la construction des marchands de doute. Il y a un peu plus d’un an, j’avais interpellé mes collègues climatologues américains en disant, si ce projet se met en œuvre, c’est dramatique. Et ils m’avaient répondu que c’était trop radical, que ce ne serait jamais mis en œuvre. Je pense que si vous êtes une administration américaine favorable aux énergies fossiles et hostile à la régulation environnementale ou hostile à la redistribution, la prise en compte sérieuse des sciences du climat est perçue comme une menace.

C’est d’abord la capacité de transformation : les technologies propres, les énergies renouvelables, les véhicules électriques qui sont compétitifs, qui se déploient parfois avec un retard sur la Chine et qui sont perçus comme pouvant abattre de la demande d’énergie fossile. Le premier jour de l’élection de Donald Trump, la première décision est de freiner la transition énergétique directe, d’être défavorable à l’efficacité énergétique, aux bornes de recharge de véhicules électriques, aux installations de renouvelables et tout le reste. Le cran d’après, qui est inédit, est d’aller jusqu’à attaquer la science elle-même et la liberté académique, ce qu’on a vu se décliner en mots interdits pour toute l’utilisation de crédits fédéraux pour la recherche : gaz à effet de serre, climat, modélisation, risque climatique, vulnérabilité, pollution, inégalité, CO2, technologie propre, risque climatique, résilience, événements extrêmes Côté inégalités sociales, on ne veut pas voir les inégalités, les injustices environnementales ou climatiques. Il y a également des choses similaires en matière de santé. Climat, environnement, santé, sont perçus comme très reliés. La pierre angulaire de la régulation de l’environnement dans le cadre juridique américain, c’est la biodiversité, l’eau et les espèces menacées. La présence d’espèces menacées va amener une régulation. Donc on vire les gens qui font les comptages d’espèces dans les agences publiques ; plus de comptages, plus de données, plus de contentieux. On peut polluer autant qu’on veut ou utiliser l’eau autant qu’on veut, par exemple.

Concernant le climat ce sont des pressions sur l’agence océan-atmosphère (agence fédérale qui est un peu comme IFREMER et Météo France) avec baisse de budget et licenciements brutaux : d’abord les jeunes scientifiques qui n’ont pas un cadre qui les défend de manière très solide, puis en élargissant. C’est une politisation, en fait, de la gestion de la science. Au lieu d’évaluer la qualité d’un projet, on place des personnes qui sont fidèles à l’idéologie de l’administration dans des postes de décision dans l’administration de la recherche. Puis c’est l’interdiction pour les scientifiques de s’exprimer librement, dont ceux qui sont agents fédéraux, et de financer les recherches sur les thématiques interdites. C’est le démantèlement du volet changements globaux dans le ministère des Affaires étrangères qui articule politique, diplomatie internationale et diplomatie environnementale. C’est supprimer les groupes d’experts dans les différents ministères où on fait rentrer les éléments probants dans la décision publique. En ce moment, c’est le département de l’énergie qui a sollicité cinq scientifiques très connus pour leur prise de position climato-sceptique pour, en deux mois, faire un rapport qui a une apparence scientifique, mais qui est un torchon fait pour justifier le recul de politiques publiques.

L’idée est d’attaquer une loi fondamentale de 2019 qui s’appelle le Climate Endangement Act, qui tient compte des conséquences du changement climatique sur la santé, sur les écosystèmes et sur la sécurité alimentaire. Cette base de connaissances a servi à encadrer juridiquement les émissions de gaz à effet de serre américaines. Le but, en fait est de défaire ce cadre juridique, quitte à passer commande d’un rapport bidon de pseudosciences. De plus, le Congrès américain menace l’Académie des sciences américaines qui a choisi de faire un rapport approfondi sur l’état des connaissances concernant les risques climatiques de manière indépendante. La présidente de l’Académie des sciences américaines a reçu littéralement une lettre de menaces l’accusant d’être de la gauche radicale, partiale, remettant complètement en cause la qualité, la rigueur scientifique de l’Académie des sciences américaines et sa capacité à produire des analyses. On voit le mépris complet de l’ensemble du système de production de connaissances pour étayer des politiques publiques.

Plus généralement, quelles sont les caractéristiques des pays qui arrivent le mieux à agir pour l’environnement et le climat ? Quand on regarde les paquets de politiques publiques qui ont fonctionné dans une quarantaine de pays, qui ont réussi à baisser les émissions, ou à découpler aussi les émissions de la croissance économique, on constate que plus le degré de qualité de la vie démocratique est élevé, plus l’action pour l’environnement ou le climat a été profonde et efficace.

Quand on regarde la littérature en sciences politiques qui compare ces différents pays, on identifie deux obstacles pour l’action par rapport au climat. Le premier obstacle est l’effet corrupteur des énergies fossiles. Ça a été montré en Russie de manière très nette, même si à un moment donné, il y a une volonté politique. Il y a un effet corrupteur des entreprises liées au secteur des énergies fossiles, leur influence dans les campagnes électorales et au niveau du Parlement qui peut tout torpiller. Aux États-Unis, le manque de limite sur les financements de campagne joue beaucoup. Le ministre de l’énergie aux États-Unis a des intérêts dans l’exploitation du gaz de schiste. Deuxième effet qui sape la capacité des démocraties à agir par rapport aux enjeux environnementaux : les inégalités sociales très fortes et l’influence disproportionnée de personnes avec des revenus très élevés dont les intérêts économiques sont favorables à l’absence de régulation. C’est notamment quand ces personnalités très riches et très influentes possèdent des médias privatisés ou de réseaux sociaux.

Les États-Unis, ont ces deux caractéristiques-là, en fait. On a une politique très favorable à l’accaparement de richesses sur certains secteurs de la tech ou sur certains secteurs liés aux énergies fossiles, hostile à la régulation environnementale. C’est une feuille de route extrêmement cynique et brutale qui se décline à tous les niveaux. On l’a vu dans les pressions commerciales Europe-États-Unis. A chaque fois, sur les menaces de taxes supplémentaires, on voit ajouter des contraintes d’engagement à acheter des énergies fossiles.

PCF Paris-Saclay

Je voudrais absolument vous poser ma dernière question avant de laisser la parole au public pour quelques questions ou interventions. Je veux parler des carrières scientifiques féminines et évoquer le déséquilibre de ces carrières très majoritairement dominées par les hommes. Je suis convaincu que féminiser les carrières scientifiques apporterait une vision neuve, alternative, créative même. Je voudrais donc très simplement vous demander de revenir sur votre parcours.

VMD

Quand j’étais une jeune fille, j’ai bien perçu les obstacles, on va dire culturels, y compris dans ma famille pourtant progressiste, sur le fait d’encourager des jeunes filles vers des parcours scientifiques. J’ai été très minoritaire dans des classes prépa scientifiques ou en école d’ingénieur, ce qui est toujours le cas Il y a assez peu de progrès quand on regarde. Il y a même eu, avec la réforme du lycée, un recul sur la proportion des jeunes filles qui prenaient les options type mathématiques. La deuxième chose que je voulais souligner est l’importance en fait de renforcer ce qui permet de concilier la vie personnelle et la vie professionnelle, favorable à un meilleur équilibre pour tout le monde, les hommes et les femmes. Les obstacles sont plus forts pour les femmes en particulier sur les carrières scientifiques, notamment quand on recule l’âge de recrutement sur poste fixe de jeunes scientifiques, qui sont précaires dans la durée et qui doivent changer de ville ou changer de pays. Cela ajoute des obstacles supplémentaires, notamment pour les jeunes femmes qui souhaiteraient construire une famille, ou les jeunes hommes d’ailleurs.

Dans le cadre des travaux du GIEC, j’ai été amenée à travailler avec des scientifiques brillants du monde entier, de toutes les régions du monde, hommes, femmes. J’ai vu tous les obstacles à l’inclusion, à la participation, tous les biais culturels, tous les biais inconscients, tous les syndromes d’imposteurs, ou toutes les attitudes méprisantes qui peuvent exister. Le GIEC, la semaine prochaine, fait une réunion de travail à Genève sur justement l’inclusion et la participation. Ce dont je suis certaine c’est que plus on a des gens d’horizons diversifiés, de milieux personnels, de lieux de vie initiaux, hommes, femmes, qui participent à l’avancée des connaissances scientifiques, meilleur est le résultat à la fin. Cela évite les effets un peu de Boys Club, où les gens pensent pareil. C’est important pour apporter des réponses aux réels besoins de la société dans toute sa diversité, sur des enjeux par rapport au changement climatique notamment. C’est extrêmement important de s’appuyer aussi sur cette diversité de compréhension des défis de société.

La capacité à surmonter les obstacles à cette diversité passe par davantage de formation pour surmonter les idées reçues qui existent dès l’école primaire, parce que c’est là que ça s’ancrent les stéréotypes sociaux par rapport à la manière dont on se projette sur différents métiers. Ce qui manque aussi, c’est de montrer à quel point des parcours dans les sciences, la technologie, le numérique peuvent déboucher sur des métiers qui ont du sens, qui sont intéressants, qu’on vienne de banlieues, de régions rurales ou de zones urbaines, qu’on soit un garçon ou une fille. C’est ce qu’on essaie de faire quand on intervient dans des milieux populaires où on voit, encore une fois, tous ces stéréotypes qui sont présents.

II y a parfois besoin de symboles. Dans le cadre d’une demande de la mairie de Paris avec l’Académie des sciences, j’ai été associée à un projet qui vise, sur la tour Eiffel qui rend hommage sur son premier étage à 72 grands savants, à ajouter un hommage à de grandes savantes qui ont contribué à l’histoire des sciences, à ses avancées mais qui ont été rendues invisibles, méconnues,

Alors qu’en réalité, il n’y a pas que Marie Curie. Beaucoup de femmes ont contribué à l’avancée de l’astronomie, des mathématiques, de la physique, de la chimie, de l’étude de l’océan, de l’agronomie et du reste, dans des conditions dans le passé difficiles pour elles. C’est important de leur rendre hommage, de les rendre visibles pour que chaque petite fille puisse avoir aussi des exemples, y compris dans l’enseignement, de sorte à normaliser finalement la contribution de toutes et tous à l’avancée des connaissances.

Questions du public

Q4

Comment la communauté scientifique se prépare-t-elle à la montée du climato-scepticisme ? Même si on arrêtait tout de suite toutes les causes de pollution, il y aurait quand même des effets qui se feraient sentir sur des milliers d’années (sur le niveau de la mer) et qui alimenterait les idées climato-sceptiques ?

VMD

Il n’y a pas toujours une communauté scientifique uniforme. Les scientifiques sont des citoyens ; ils

ont chacun leur propre perception des enjeux. Le climato-scepticisme ou le déni climatique a pris différentes formes dans le temps : le déni du fait que le climat change, le déni que ce soit lié aux activités humaines, le déni de sa gravité, enfin le déni de la capacité à agir. On n’a pas encore de remise en cause par le fait que si même si on agit, on devra faire face à des conséquences inévitables. La construction du déni ne vient pas de l’expérience vécue des gens mais du rôle de marchands de doute dans la société ou de groupes politiques populistes qui cherchent à se positionner, à rendre les choses clivantes par construction idéologique, par opportunité électorale.

Je suis extrêmement inquiète. J’ai vu monter en puissance le climato-scepticisme dans les années 80-90, notamment aux États-Unis et dans les pays anglo-saxons. En France il y avait Claude Allègre et d’autres aussi. Aujourd’hui il prend d’autres formes, avec des ingérences, y compris étrangères, via les réseaux sociaux, qui visent à rendre tout clivant dans la délibération démocratique. Ces dernières années, le but de ces marchands de doute, c’était de semer le doute sur le potentiel de différents leviers de décarbonation. Par exemple, au Royaume-Uni, on a connu énormément de désinformations sur les pompes à chaleur. En France, c’est énormément de désinformations sur les batteries de véhicules électriques ou sur l’éolien. Dans chaque pays, cela peut prendre des formes culturelles différentes, mais c’est très net. Le but, c’est empêcher de délibérer, de trouver le chemin collectivement qu’on va suivre, de freiner chaque individu en lui faisant croire qu’il a bien raison de ne rien changer. Du coup, on reste avec des systèmes qui fonctionnent avec du gaz et du pétrole.

Ce qu’on a vu ce printemps, c’est rendre également clivant les leviers d’action sur l’adaptation. Comment vit-on avec des vagues de chaleur ? Dans des endroits on va climatiser, dans d’autres on mettra des réseaux de froid, ou rénover certains bâtiments, on peut aussi verdir les villes. Ce sont des chemins à construire avec certaines options à déployer. On n’aura pas l’argent pour mettre des clims dans toutes les écoles qui sont des passoires thermiques. Donc il n’y a pas une solution unique ni une seule réponse à un problème complexe, en oubliant toutes les dimensions, liées aux écosystèmes et aux inégalités sociales.

Q6

En France, a-t-on des garde-fous, peut-être institutionnels, ou de la Cour internationale de justice, peut-être des instances européennes, qui nous permettraient d’échapper à une situation similaire à celle des États-Unis ?

VMD

Les garde-fous sur la politisation de la science c’est tout ce qui va privilégier la place de l’évaluation par les pairs dans le monde scientifique. C’est tout ce qui peut garantir l’indépendance et la liberté académique. On voit que c’est fragile et menacé. Sur la liberté d’expression dans les instituts de recherche, parfois, là, une stratégie de communication vise à protéger les individus sur des sujets sensibles. Mais la limite est compliquée entre ça et garantir la liberté d’expression académique, même sur des sujets sensibles par exemple liés à l’eau, ou à la santé environnementale. Mieux protéger la liberté académique me semble important. Le soutien de l’ensemble de la société est aussi un point très important. Enfin comment faire en sorte que tous les financements de la recherche ne soient pas que fléchés à court terme sous l’impulsion des modes politiques, ce qui peut fragiliser la recherche dans la durée.