Fête de l’Huma 2025 - Débat Climat avec Valérie Masson-Delmotte
Partie 2 : L’action politique
PCF Paris-Saclay
Je voudrais qu’on glisse un petit peu vers la question de l’action politique, au niveau international, par exemple. Vous avez été coprésidente du groupe 1 du GIEC, qui est le groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat. Ce groupe est régulièrement convoqué lorsqu’on parle du climat de la Terre. De ce que vous nous avez présenté, on entend quelques signaux favorables. Finalement, sentez-vous avoir eu un poids un niveau du GIEC pour favoriser cette évolution positive ? Êtes-vous suffisamment entendus, selon vous, des politiques ?
VMD
Ce n’est pas une question simple. La première alerte des scientifiques remonte aux années 70. Les premiers rapports de l’Académie des sciences américaine sur l’influence humaine sur le climat à venir, avant que les gens n’en fassent l’expérience, remontent à la fin des années 70. La communauté scientifique internationale, notamment dans le cadre de l’Organisation météorologique mondiale, s’est structurée pour essayer de construire un dialogue avec les représentants des différents pays. Cela s’est concrétisé en 1990 par la mise en place du GIEC dont le but est de passer en revue l’état des connaissances et fournir de manière neutre, non prescriptive, un état des lieux sur le climat, son fonctionnement, l’influence humaine, les impacts observés, les risques à venir et les solutions, les leviers d’action pour gérer les risques, renforcer la résilience, s’adapter à un climat qui change et répondre aux besoins de développement tout en décarbonant. C’est vraiment le but des différents groupes de travail, des différents rapports du GIEC.
Ce qui est impressionnant dans la durée, si on regarde sur 1990-2025, c’est de voir que finalement, ce qui était attendu se réalise. La trajectoire de réchauffement correspond aux premières simulations, aux caractéristiques qui avaient été bien anticipées par la physique du climat depuis les années 90. C’est assez frappant sur la force de la capacité de compréhension, sur les impacts observés, les impacts pour les écosystèmes, les impacts pour la production alimentaire, pour la sécurité en eau, la sécurité des lieux de vie. Souvent, les impacts s’aggravent plus vite que ce qui avait été anticipé. C’est aussi ce qu’on apprend en observant ces systèmes, en observant leur seuil de tolérance quand ils sont touchés, notamment par des événements extrêmes. On a révisé à la hausse les risques climatiques pour un niveau de réchauffement donné. On comprend mieux maintenant qu’il y a 10 ans à quel point on aurait intérêt à limiter le réchauffement au niveau le plus bas possible.
Les travaux du GIEC ont conduit à la mise en place de la Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique. Le protocole de Kyoto, peu contraignant, s’adressait plutôt aux pays développés. Ceux qui se sont engagés à faire des petites choses les ont tenues, sauf les États-Unis qui en sont sortis. Les rapports du GIEC de 2013-2014 ont été mobilisés dans la rédaction de l’accord de Paris sur le climat qui vise à limiter le réchauffement largement sous 2 degrés, avec l’aspiration à le contenir à 1,5 degré, sachant qu’on va vers un monde 1,5 degré plus chaud d’ici 2030, en fait, en l’état actuel. Les rapports du GIEC et leur phase d’approbation par les représentants de tous les pays, résultent d’une co-construction sciences et politiques, nécessitant de monter en compétence scientifique les représentants de tous les pays. Ces rapports s’adressent à un cadre intergouvernemental. Ils sont complétés par ce qui peut se faire à l’échelle nationale. Dans différents pays, il y a des Climate Change Committee, des Hauts Conseils pour le Climat. En France nous avons des conseils scientifiques dans certaines villes ou des groupes régionaux d’experts climat. Les interfaces sciences-politiques sont multiples. En tout cas, le GIEC permet d’avoir une base scientifique commune, reconnue par tous les pays, et de séparer un socle scientifique reconnu par tous des négociations où chacun arrive avec ce qu’il a envie de mettre sur la table ou pas.
PCF Paris-Saclay
Justement, si on descend à cet échelon national, puisque vous êtes dans le Haut Conseil pour le Climat, votre rôle peut-il se traduire par une action de politique publique en faveur du climat ? Quels sont les éléments que vous voyez évoluer en ce sens-là ?
VMD
Alors le rôle du Haut Conseil pour le Climat (HCC) est très différent de celui du GIEC. Il est de passer en revue les objectifs de la politique publique française et leur mise en œuvre par rapport au changement climatique, à la fois pour l’adaptation et pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le HCC peut faire des recommandations notamment en termes de diplomatie internationale. Il peut s’autosaisir sur des thématiques qu’il souhaite creuser, être saisi par le Conseil économique social et environnemental (CESE), par le Parlement qui ne le fait pas beaucoup, malheureusement, par le gouvernement. Dans le passé, le HCC a été saisi sur certains sujets, par exemple le rôle des importations, l’empreinte carbone de la France par rapport au commerce international. Le gouvernement doit répondre de manière détaillée au rapport du HCC.
Je vais donner des exemples. On a fait la recommandation sur un projet de loi, avec une évaluation de ses implications avant, puis un suivi de ce que ça permettait ou pas de faire en termes de trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre. C’était sur le projet de loi venu des travaux de la Convention citoyenne sur le climat, la loi qui s’appelait Climat Résilience. Le gouvernement avait chargé un cabinet de conseil de faire une évaluation de la trajectoire sur laquelle le avancées de cette loi nous plaçait. On avait souligné le besoin de coordination interministérielle. Si vous avez au ministère de la Transition écologique une feuille de route qui reste là, il ne se passera rien. Pour que ce soit opérationnel, il faut que chaque ministère ait une feuille de route et qu’il y ait un outil, comme le Secrétariat général à la planification écologique, qui puisse permettre de mieux articuler les politiques publiques de manière transverse aux différents ministères.
Ça ne vous a pas échappé qu’il y a parfois des tensions entre le volet finance et le volet action pour l’environnement ou le volet agricole et le volet action pour l’environnement. On voit bien les limites de l’exercice. Par exemple, quand on a une loi agricole où on n’intègre pas la réduction des émissions de gaz à effet de serre, qu’on met en avant les enjeux d’adaptation, mais pas la dimension de réduction du réchauffement, on n’aborde pas de manière systémique les enjeux de transition agroécologique. Un rapport spécifique sur le système alimentaire agricole qu’on avait fait un an avant n’a pas été pris en compte dans les choix du Parlement et du gouvernement sur la loi de souveraineté renouvellement agricole. Ce sont les limites de l’exercice.
PCF Paris-Saclay
Alors justement, puisqu’on est sur les limites, sentez-vous qu’il y a d’autres leviers à mobiliser ?
VMD
Un autre levier, c’est l’articulation entre Europe et politique nationale. Le HCC fait aussi des recommandations par rapport à la position européenne. On est à un moment charnière en ce moment puisque se jouent les objectifs 2040 que se donne la Commission européenne. L’objectif européen correspond à moins 55% en 2030 et neutralité carbone en 2050, ce qui est compatible avec une limitation du réchauffement proche de 1,5 degré déclinée par rapport à la responsabilité historique européenne. Nous ne sommes pas encore sur la trajectoire pour tenir les objectifs 2030. Si on extrapole ce qui est déjà mis en place au niveau européen, si chaque pays tient sa part, nous irions plutôt vers moins 49% en Europe entre les années 90 et 2030, ce qui est plutôt pas mal. Nous devrions tous en être fiers.
Le point de passage 2040 est important. La Commission européenne et le Haut Conseil européen pour le climat ont proposé un point de passage à moins 90% vers 2040 définissant ensuite le point de passage 2035. C’est un point très compliqué dans le positionnement des différents pays, dont la France, avec des enjeux complexes de politique industrielle, de compétitivité économique et de coût de l’énergie qui engendrent des pressions du monde économique et du monde industriel extrêmement fortes pour alléger un peu les engagements à horizon 2030 et revoir à la baisse les objectifs 2040. La semaine dernière, le HCC a expliqué pourquoi il est important de maintenir les objectifs initiaux en soulignant non seulement les enjeux climat, mais aussi ceux d’indépendance et de souveraineté. Nous dépensons chaque année 65 milliards d’euros pour acheter du pétrole et du gaz. Pour moi c’est « tomber de Charybde en Scylla » entre dépendre du gaz et du pétrole russe ou du gaz et du pétrole américain avec des risques de vassalisation par rapport à cette dépendance énergétique. Cette vision stratégique mérite d’être réfléchie, déclinée et mise en œuvre.
Le rapport de juillet dernier du HCC a pour titre : « Face à l’aggravation des impacts et face à l’affaiblissement du pilotage, relancer l’action climatique ». L’aggravation des impacts est constatée : vagues de chaleur, sécheresses, vecteurs de maladies comme les moustiques mais aussi les moucherons qui transmettent des maladies aux animaux d’élevage, dégradation des forêts… On a une forêt française qui prend de plein fouet chaleur et sécheresse. Avant, la forêt française s’accroissait, c’était un puits de carbone intéressant. Désormais, on en a perdu la moitié. On voit bien que l’on est sur des aspects importants, souvent là où les injustices climatiques frappent de plein fouet, là où apparaissent des vulnérabilités particulières. Mayotte, par exemple, a été touchée par une tempête tropicale de forte intensité. Le climat qui se réchauffe induit une intensification des ouragans ou des cyclones tropicaux. Les régions de France, Pyrénées-Orientales ou autres, connaissent des sécheresses sur plusieurs années, conditions propices aux incendies. C’est un signal fort. Et puis des inondations intenses.
Cet été avec des alertes orange-rouge nous étions en mode gestion de crise et pas du tout en mode prévention ou financement de l’adaptation qui permet de protéger les personnes les plus fragiles. On voit bien à quel point les écoles, lieux qui hébergent des jeunes enfants, ne sont pas prêtes, car ce n’est pas seulement les personnes âgées qu’on doit protéger comme on l’avait appris après la canicule de 2003. Les financements de l’adaptation ne sont pas suffisants et les vulnérabilités pas assez prises en compte pour arriver à les réduire. En termes de pilotage, on attend depuis deux ans la programmation pluriannuelle de l’énergie qui n’a pas été publiée cet été. La France n’a pas de feuille de route sur son mix énergétique pour les années à venir. On a l’impression qu’à chaque fois les gouvernements consultent, préparent, font relire puis reculent devant l’obstacle. Il y a eu des progrès sur la trajectoire d’adaptation au réchauffement. La France s’est donnée une trajectoire de référence avec une réflexion de planification. Mais après, concrètement, qui finance ? Comment assure-t-on la mise en œuvre ? On a un décalage entre ce qu’on pourrait faire et ce qu’on met en œuvre. C’est pour ça qu’on parle d’affaiblissement du pilotage.
Questions du public
Q2
Vous avez dit qu’en tant que scientifique vous pouvez avoir une influence sur les politiques publiques. Mais on a des gouvernements qui ne sont pas forcément actifs, comme ceux qu’on peut avoir actuellement. Pensez que les scientifiques pourraient être un peu mieux entendus s’ils vont dans la rue avec la population ? Ce type d’engagement-là, est-il perçu par un comité scientifique ?
VMD
Je ne l’ai pas abordé, mais c’est la première chose qui m’est venue à l’esprit sur le titre de la table ronde. Scientifique et politique, entre les deux, il y a vous, il y a le rôle des citoyens, de la société civile, il y a le lien scientifique-monde de l’entreprise, scientifique-administration publique. Et donc pour moi, ça pose la question de tout ce qui est démocratisation de la science. Cela pose la question de comment on fait participer largement le public dans la production de connaissances. Et puis après, comment fait-on, sur la base d’éléments objectifs factuels, pour avoir une influence en tant que société civile. Aux États-Unis on a de plus les scientifiques face aux menaces autocratiques, donc l’intimidation, la censure, les menaces de coupe de budget, de licenciement, les menaces personnelles dans un pays très violent. Comment protège-on les scientifiques dans ce contexte-là ?
J’essaie de faire aussi, de donner la parole à ceux qui ne peuvent pas s’exprimer. Mes collègues américains qui ont été virés brutalement pour beaucoup d’entre eux ne souhaitent qu’une chose : s’impliquer avec la société civile pour reconstruire des bases de confiance et une société qui tienne compte des éléments factuels dans la prise de décision, au-delà du cadre idéologique dominant.
Q3
Au début, vous avez parlé du groupe 1 du GIEC. Vous avez dit qu’il était non-prescriptif. Quand on superpose les enjeux qui sont relatés dans le groupe 1 et ce dont vous avez parlé, avec les limites à l’action publique, dont les inégalités sociales, l’aspect corruptif des fossiles, etc., on voit qu’il y a une superposition quasi totale entre le problème lié au capitalisme et le problème lié à l’environnement. Quand la prescription liée au groupe 1 est presque lisible entre les lignes, comment se fait-il que du coup, le groupe 3, qui lui est censé prescrire, dise juste qu’on va faire de la clean tech, on va juste récupérer du CO2 de l’atmosphère, ce qui, on le sait, ne marche pas. Comment fait-on pour avoir un groupe qui mette en avant une prescription noir sur blanc ?
VMD
Aucun des groupes du GIEC n’a pour mandat d’être prescriptif. Le mandat, c’est de s’appuyer sur les éléments probants de la littérature scientifique, technique, économique, d’en faire une synthèse avec les éléments robustes, les limites, les incertitudes. Il s’agit en fait d’analyses conditionnelles. Si on veut limiter le réchauffement à tel niveau, qu’est-ce qui peut être décliné ? C’est plutôt conditionnel, jamais prescriptif. Les rapports du GIEC, pour qu’ils soient justes, reflètent la littérature scientifique. Si la littérature scientifique manque, par exemple sur des approches d’écologie radicale ou de décroissance, vous ne les aurez pas dans les rapports du GIEC, parce que ce n’est pas l’opinion ; cela doit se baser sur des travaux publiés, reproductibles et vérifiables.
Vous faites référence à la critique récente publiée par Jean-Baptiste Fressoz, je pense. Dans le dernier rapport du GIEC, groupe 3 justement, pour la première fois, il y a un chapitre sur le secteur de la demande, pas simplement comment on transforme les systèmes de production, mais la place des transformations de société, des styles de vie, de la demande, avec une réflexion prenant l’angle de l’efficacité et de la sobriété. Ce qui est très frappant, c’était de constater quel discours ou quel angle peut être audible dans différentes régions du monde. La majorité de la population du monde vit dans des endroits où elle manque de services de base, avec une aspiration très forte au développement, et un poids de l’histoire, y compris coloniale. Dans ce contexte, les discours sur la sobriété sont inaudibles. On a aussi une limite culturelle dans ce qui est audible par les gouvernements en France ou pour certains pays d’Asie. Au moment de l’approbation du résumé pour les décideurs, on voit bien qu’il y a parfois une attente forte d’approche plutôt pro-business. Le résultat est un compromis.
Il y a les citoyens, il y a les scientifiques, il y a le politique, et puis il y a l’État de droit, point important. Je vous invite à lire l’avis consultatif de la Cour internationale de justice qui est saisie sur les aspects qui touchent à l’intérêt général. Les communs planétaires en font partie. Elle a été saisie par l’Assemblée générale de l’ONU à la demande de petits États du Pacifique à l’initiative d’étudiants en droit, sur les obligations des États par rapport au changement climatique. J’ai été auditionnée sur des aspects techniques avec quelques collègues. C’est un avis extrêmement puissant parce qu’il rappelle de manière très claire à quel point bénéficier des droits humains fondamentaux est intimement lié à la protection du système climatique. Il ancre sur cette base-là les obligations des États par rapport aux entreprises, par rapport aux communautés, aux autres pays les plus vulnérables également. Finalement, il pose les bases pour la première fois dans un cadre intergouvernemental aussi de ce qu’est la justice climatique.